7. Interviste-visite a Mussolini (1931-34)
a) Intervista H. Massis (26 settembre 1933)
Le décor oú eut lieu cet entretien a été cent fois décrit. Aussi chacun peut-il se représenter l’immense salle complètement nue oú, comme jeté dans le vide, l’on doit parcourir plus de vingt mètres, avant d’atteindre cette table qu’on a de très loin aperçue et, derrière laquelle un homme se lève qui vient à votre rencontre et qui, comme s’il semblait vous reconnaître, vous tend la main et simplement vous dit: «Bonjour!» Puis, les premiers mots échangés, M. Mussolini se rassied derrière la table, sous la grande lampe, d’oú il ne va cesser en vous parlant, de vous regarder avec ses yeux que nul ne peut oublier qui les a sentis, une seule fois, fixés sur lui-même.
Benjamin l’a dit en termes admirables: «Ni Tite-Live, ni Tacite, qui ont peint de grands meneurs d’hommes, dans la même race, n’ont su donner l’idée de deux yeux pareils, dorés et sombres, flambant de toute la lumière qu’ils prennent et de toute la vie qu’ils portent, deux yeux qui voient, qui jugent, voient de haut, jugent de loin, deux yeux qui parlent et disent: “D’abord, avant toute chose, ressentez-vous au vif ce qui est le plus noble dans la vie, ce qui vaut qu’on la vive? D’abord sommes-nous d’accord là-dessus?”»
Et comme si j’avais entendu la question, j’y répondis en lui parlant des seules choses qu’un homme comme moi ait de commun, si j’ose dire, avec un homme comme lui: nous parlâmes de la guerre et nous parlâmes de notre jeunesse – de notre jeunesse qui se trouve avoir eu les mêmes ferveurs, les mêmes amitiés, les mêmes maîtres, des maîtres qui s’appellent Georges Sorel, Charles Péguy. Ainsi l’entretien se déroula, dès l’abord, sur le plan des idées, des souvenirs, presque des confidences intellectuelles – ce qui me permit de voir cette tête, virile et dure, éclairée d’un sourire du cœur...
Dirai-je que l’homme avec qui j’ai causé de Péguy, de Georges Sorel, ce Mussolini solitaire, méditatif, n’est pas celui qu’on voit de la Piazza quand il harangue la foule massée sous ses fenêtres? De sa table de travail au balcon oú il se dresse devant le peuple, rien que vingt pas à peine; mais a-t-il refermé l’huis qu’il est aussitôt ressaisi par la solitude, par le silence qui pèse sur cette salle immense et vide. C’est ce Mussolini-là que j’ai vu.
L’entretien durait depuis plus d’un quart d’heure lorsqu’il prit soudain un autre tour. C’était à propos de Péguy encore et, parlant de sa «mystique», je me permis de dire:
– Ce qui me frappe, Excellence, dans la révolution fasciste, comme, au reste, dans toutes les révolutions actuelles, c’est qu’elle est d’abord une révolution morale.
– Aucune action n’est soustraite au jugement moral, précisa M. Mussolini. Rien au monde ne peut être dépouillé de la valeur qui lui est propre par rapport aux fins morales. Aussi la vie, telle que la conçoit le fascisme, est-elle sérieuse, austère, religieuse: elle se déroule toute dans un monde soutenu par les forces morales et responsables de l’esprit.
C’est par là, ajouta-t-il, que la révolution fasciste est une révolution spirituelle: elle intéresse tout l’homme. S’il me fallait définir l’éthique fasciste, je la définirais, comme on le faisait dans nos camps, en disant: «Le fascisme, c’est l’horreur de la vie commode». Voyez-vous, il ne faut pas à l’homme trop de confort. Le confort amollit, détend, déprime... Certes, il n’existe pas de régime excluant les faiblesses humaines; mais il y en a qui les corrigent, ou qui ne leur permettent pas de tout s’arroger, qui aident l’homme à se rassembler, à se tenir debout... Le fascisme est de ceux-là.
Je dirais aussi que le fascisme, c’est le désintéressement; et voilà pourquoi il a conquis la jeunesse, car la jeunesse est l’instant le plus désintéressé de la vie.
Ah! la magnifique occasion que m’offrait soudain M. Mussolini. Je ne la laissai pas passer et je lui dis sur-le-champ:
– Je songe, en vous écoutant, à ces paroles de Paul Claudel: «On dit que la jeunesse est l’âge du plaisir; ce n’est pas vrai, c’est l’âge de l’héroïsme».
Je savais, en citant ces mots, qu’ils auraient ici toute leur résonance. Mais tandis que M. Mussolini s’en emparait, qu’il les prenait à son compte, je fus frappé de le voir en retenir d’abord la signification psychologique et humaine.
– C’est vrai ce que dit là Claudel, reprit M. Mussolini... Le plaisir, c’est un souci, c’est une recherche de vieil homme. Engagé dans cette voie, l’on aboutit, d’ailleurs, aux tristesses de la débauche. Non, cette dissociation entre l’amour et le plaisir, ce vilain calcul qui est celui de la froideur ou de l’impuissance, la jeunesse en est heureusement incapable. Elle fait l’amour, comme elle fait tout... sans y penser: il ne lui faut que satisfaire son ardeur à vivre...
– Qui se confond même parfois, fis-je, avec un mystérieux appel à sortir de la vie.
– Vous avez raison, me répondit M. Mussolini, comme s’il songeait à toutes ces jeunes victimes dont le sacrifice est toujours présent à sa mémoire; car pour lui, comme pour tous ceux de son âge, la guerre a été et reste le grand drame de sa vie.
Il ne s’agissait pas pour moi d’entendre M. Mussolini m’affirmer la volonté de paix du fascisme, mais de savoir ce que, humainement, il pensait, lui, de la guerre. J’en trouvai ici l’occasion:
– N’est-ce pas là, par exemple, repris-je, ce qui rend la jeunesse comme insensible à tout ce qu’on peut dire contre la guerre? J’en fus frappé certain jour oú j’entendis un orateur citer devant un auditoire jeune, frémissant, cette phrase d’Hérodote sur le mal de la guerre. «Dans une guerre, ce sont les pères qui enterrent les fils, au lieu que ce soit les fils qui enterrent les pères». Tout est là, tout est dit: il n’y a rien à ajouter. Eh bien! ce propos, marqué de la plus profonde humanité, laissa tout à fait indifférents ces centaines de jeunes garçons qui jusqu’alors applaudissaient à tout propos. Depuis je pense que c’est peut-être là, dans ce singulier sentiment, que se trouve le plus grand obstacle réel à la fin des guerres.
– Peut-être, reprit M. Mussolini, dont la voix se fit alors singulièrement grave. Il faut être déjà avancé dans la vie pour l’aimer, dans le sens oú l’on entend: «Aimer la vie», c’est-à-dire désirer de ne pas la perdre... Aimer la vie, dans la jeunesse, c’est la donner, c’est l’offrir, c’est en être prodigue... Quand on est jeune, on n’imagine pas, en effet, qu’on pourra vivre vieux, et tout jeune homme a entendu au fond de lui-même le «Tu Marcellus eris» du poète latin...
Oui, mais à ce désir d’évasion hors du monde – car ce n’est rien d’autre – il faut trouver un substitut, un objet, et comme une diversion, dans les voyages, les sports, les aventures. Les raids, les exploits d’aviation, l’exploration des continents lointains, au centre de l’Afrique, au pôle... tout cela sert à assouvir, à trompercette sorte d’instinct terrible, oú gît un désir de grandeur.
Puis plus bas, M. Mussolini redit comme pour lui-même:
– C’est vrai ce mot de Claudel: la jeunesse est l’âge de l’héroïsme: le tout, c’est d’en faire bon usage.
Car s’il voit dans le pacifisme une renonciation à la lutte, une lâcheté devant le sacrifice, s’il pense qu’aucune épreuve n’a pour l’homme une valeur égale à celle de la guerre, et s’il a transporté cet esprit antipacifiste dans la vie même des individus, M. Mussolini a horreur du sacrifice inutile autant que du suicide. La vie, qui lui paraît être un combat, il la comprend comme une élévation, une conquête. «La vie, dit-il, doit être haute et pleine; elle doit être vécue pour elle-même, mais surtout pour les autres, proches ou lointains, présents ou futurs». Et c’est par là que Mussolini s’humanise: c’est par sa charité à l’endroit du genre humain.
Voilà, d’ailleurs, ce qui différencie l’éthique fasciste de celle d’un national-socialiste comme Spengler, quand il dit, par exemple, dans un sentiment assez proche de celui d’un Mussolini: «Les hommes d’aujourd’hui n’ont pas le choix: il ne s’agit pas d’être heureux, il s’agit d’être grand». Non, l’ascétisme de Mussolini – et plus s’approfondit en moi l’impression que j’ai reçue de cet homme grave, solitaire, plus je le vois comme une sorte d’ascète, de grand moine volontaire, de chef d’ordre religieux qui aurait tout un empire pour couvent – non, dis-je, l’ascétisme latin du Duce n’a rien de commun avec cet appel à la tragédie pour la tragédie, avec cet enivrement catastrophique qu’on sent chez l’auteur de Déclin de l’Occident comme chez la plupart des penseurs allemands.
Le style de Mussolini est tout autre, et s’il aime le ton pathétique de Nietzsche, s’il parle, lui aussi, de «volonté de puissance», il n’en fait pas quelque chose de purement organique. Sa doctrine est une vie, une vie dangereuse qui condamne la facilité, la commodité; mais quand il dit grandeur, quand il dit héroïsme, nous le comprenons, parce que nous connaissons son échelle des valeurs: ce sont celles de l’Occident.
Aussi bien lorsque Mussolini déclare à son tour: «Aucune religion ne nous enseigne que Dieu nous demandera pourquoi nous sommes morts, mais il nous demandera jusqu’oú nous sommes montés»1, nous ne nous méprenons pas, et nous ne risquons pas de confondre son propos avec celui du philosophe prussien. Il y a là un ton oú nous reconnaissons l’homme occidental par excellence; et non seulement l’homme latin, mais l’homme chrétien, car le chrétien, c’est «l’homme qui tend toujours plus haut, qui inlassablement se porte de tout soi-même vers ce qui est hors de lui, en avant de lui et qu’il n’atteindra qu’au terme de l’action, dans un combat oú la défaite est payée de plus que la mort». Le ciel oú il aspire doit être emporté de vive force: Quantum potes, tantum aude2. Et voilà, dit Claudel, la grande doctrine, la grande école d’énergie qui a fait de l’Occident ce qu’il est.
La hiérarchie des valeurs d’un Mussolini, c’est celle-là. Elle n’est pas située «par delà le bien et le mal» – comme pour Zarathoustra – ni dans l’exaltation de la vie pure, comme chez Spengler. Serait-ce parce que nous avons les mêmes valeurs humaines que nos «intellectuels» ont dédaigné d’étudier ses idées? Il a fallu que le fascisme se présentât sous sa contrefaçon germanique pour qu’ils entreprissent d’en faire la découverte. Et comme j’en exprimais la remarque devant M. Mussolini lui-même, il me répondit:
– Ne vous en étonnez pas, la raison en est simple. La chose tient d’abord à la situation géographique de l’Italie...
Cette fois, j’avais devant moi le maître d’école, l’homme qui a le goût, la passion d’enseigner. Les bras posés à plat sur son buvard, comme jadis sur le pupitre de sa chaire, il m’expliquait déjà:
– Notre pays est un pays presque insulaire. Il a plus de trois mille kilomètres de côtes; quant à sa frontière territoriale, elle ne compte guère plus de huit cents kilomètres, encore sont-ils de montagnes... Pour l’Allemagne, il en va tout autrement. Du fait de sa position continentale, tout ce qui vient d’elle trouve immédiatement un écho, retentit à l’entour, se prolonge dans toutes les directions, en Angleterre comme en France, en Europe centrale comme en Europe orientale, et jusque dans les pays scandinaves. Voilà qui suffit à expliquer la rapide diffusion de ses idées, sans parler de ce préjugé favorable à l’Allemagne des philosophes, préjugé hérité du dixneuvième siècle, et qui fait considérer gravement tout ce qui en émane... Il n’y a donc pas lieu d’être surpris que les théories du national-socialisme soient prises au sérieux par ceux-là mêmes qui affectent d’ignorer le fascisme.
– Le national-socialisme, fis-je, risque de créer des confusions redoutables. Il a ce caractère trouble oú se plaît l’âme germanique; mais sa terminologie ambiguë est bien révélatrice du phénomène social qui a fait la force contagieuse du mouvement hitlérien, je veux dire le déclassement de la bourgeoisie,
la prolétarisation de son élite, si sensible chez ces milliers de jeunes étudiants allemands qui avaient perdu jusqu’à l’espérance. Le même phénomène, la même «crise de la jeunesse» peut se produire ailleurs et ne profiter qu’à l’anarchie, au désordre. On ne laisse pas sans danger les intellectuels mourir de faim...
– L’Etat doit y pourvoir, dit avec force M. Mussolini, tout de même qu’il doit protéger les écrivains, les hommes de lettres, leur assurer une vie digne. L’Etat ne peut pas donner du génie, créer un art, une littérature, mais ce qu’il peut, c’est créer des conditions favorables au talent. Une misère prolongée, la lutte pour le pain quotidien finissent par épuiser les énergies de l’esprit... De cela, n’allons pas conclure qu’il faille que l’écrivain ait une table fastueuse et ne circule qu’en Rolls-Royce... Le mal serait pire encore, en ce qu’il glisserait au plus dissolvant épicurisme... Mais les littérateurs, les artistes, ne doivent pas être assaillis de soucis d’ordre matériel. Le bolchevisme de tant d’intellectuels n’a pas d’autre origine, et c’est le pire des fléaux.
Le bolchevisme! Le mot venait d’être prononcé par celui-là qui, après la guerre, disait fièrement du soleil de sa patrie: «C’est un soleil trop beau pour éclairer le bolchevisme!» Pour moi, je me rappelais la lettre qu’en 1928 M. Mussolini m’avait fait l’honneur de m’écrire, et oú il appelait le bolchevisme une infection. «Mais par quels tuyaux passe cette infection?» y disait-il, et c’était pour répondre: «Les voici: libéralisme, démocratie, socialisme, franc-maçonnerie. L’organisme de l’Occident est affaibli, débilité par ces idéologies». «Or, ajoutait-il, un seul mouvement existe à l’heure actuelle qui a le courage – ayant le pouvoir dans une grande nation – d’être foncièrement, ouvertement, farouchement antilibéral, antidémocratique, antisocialiste, antifranc-maçon: le fascisme. C’est le fascisme qu’on accuse de vouloir restaurer le moyen âge parce qu’il parle autorité, discipline, hiérarchie, responsabilité, et parce qu’il a remis dans les écoles et partout l’image du Christ! »
Aussi pris-je la liberté de faire allusion à cette lettre devant M. Mussolini qui l’avait oubliée et qui me demanda sur le ton le plus simple du monde:
– Ce que je vous ai écrit avait-il quelque intérêt?...
– Tant d’intérêt, Excellence, que je me permettrai de vous demander si vous l’écririez encore...
– Qu’y disais-je?...
– Après avoir défini le fascisme comme «une démocratie organisée, centralisée, autoritaire», vous m’écriviez: «Rome se dresse contre Moscou, le fascisme contre le bolchevisme».
Sans une hésitation, M. Mussolini me répondit:
– Je n’en retranche rien. Plus que jamais, je hais le bolchevisme! Spirituellement, il constitue le plus grand danger qui puisse menacer notre civilisation. Politiquement – et dans la mesure oú l’Italie a des intérêts communs avec la Russie (peu importants d’ailleurs) – je puis entretenir des relations avec les Soviets... Mais cela, fit M. Mussolini en retournant ses mains, cela, c’est la politique... Pratiquement, d’ailleurs, le bolchevisme a échoué. Le plan quin- quennal a fait faillite. Voilà ce que démontre le livre de Ciocca dont j’ai publié moi-même, l’autre jour, un compte rendu dans notre presse... L’ouvrage se lit d’un trait. J’en ai commencé la lecture à trois heures de l’après-midi, et j’en avais terminé à huit heures la dernière page qui finit comme un beau verset de Dante. L’auteur? Un ingénieur italien qui a passé deux années en Russie, non comme touriste, mais comme technicien, employé à la construction et à la mise en marche d’un des plus grands établissements industriels de l’économie bolcheviste. C’est un homme qui connaît le pays, d’une connaissance non pas théorique, mais réelle: il nous montre la réalité bolcheviste, telle qu’elle est. Eh bien! ses conclusions sont objectivement négatives: elles prouvent que l’Etat bolcheviste, qui joue le rôle d’industriel, de commerçant, d’agriculteur, n’a pas rationalisé sa production. Le résultat? L’absolue misère de l’Etat et l’insécurité totale des particuliers qui craignent de manquer, du jour au lendemain, du strict nécessaire. Le plan quinquennal, qui devait élever la consommation, a donc échoué. Mais en tant que doctrine, le bolchevisme reste une infection contre laquelle l’Occident doit lutter de toutes ses forces...
– L’Occident, ajoutai-je, dont vous me disiez, dans votre lettre, qu’aujourd’hui comme toujours, c’est «Rome chrétienne, catholique et fasciste».
Sans doute est-ce alors que j’aurais pu faire part à M. Mussolini de certaines réserves qui, en France, se sont souvent présentées à mon esprit. C’est alors que j’aurais pu établir des distinctions, des subordinations, dont je sens spirituellement la nécessité, tant au sujet de l’Eglise qu’au sujet de l’Etat. Que n’y aurait-il pas à dire in abstracto sur les rapports de l’une et de l’autre, et aussi sur les rapports que l’Etat doit entretenir avec la Nation, avec la Société, avec l’Individu? Car, en donnant à ce terme le sens le plus ample, même en confondant Etat et Nation, Etat et Société, il y a, comme le dit Maurras, dans la vie des personnes humaines quelque chose qui lui échappe: et quelque grande part que l’Etat, ainsi compris, puisse prendre à la défendre ou à la soutenir, cette valeur de la personne existe en soi. D’oú vient donc que ces réserves, ces objections qui, en France, s’étaient si souvent présentées à mon esprit, je n’en aie pas fait part à M. Mussolini? Tout ce que j’ai pu observer, pendant mes divers séjours en Italie, m’a convaincu que c’était à peu près inutile.
Justes en soi, en théorie, ces objections me semblent ne plus se poser dans la réalité. Pratiquement, les contradictions s’évanouissent, les confusions disparaissent. Naguère encore, j’étais à Rome lorsqu’on apprit la décision du Duce d’enrôler les petits garçons de quatre à huit ans, et de lever, avant qu’ils soient balillas, ceux qu’on appelle les «fils de la Louve». Ce fut, faut-il le dire, l’occasion d’acerbes critiques à l’endroit de l’étatisme mussolinien; et tous les adversaires du régime fasciste ne laissèrent point passer une si belle occasion de dénoncer cet «abominable attentat contre les droits de la famille».
Je me fusse volontiers associé à leur protestation, car la primauté de la famille sur l’Etat est évidente, et cette évidence est précieuse. Mais était-il certain qu’en prenant une telle mesure, M. Mussolini eût voulu nier cette vérité, dont «l’expansion d’une noble race ne saurait tirer que profit et honneur? » La chose déjà pouvait surprendre de la part de celui qui a défini le fascisme comme un «système spiritualiste», et qui a dit: «Le fascisme italien n’a pas été seulement une révolte contre les gouvernements faibles et incapables qui avaient laissé déchoir l’autorité de l’Etat; il a été aussi une révolte contre les vieilles doctrines qui corrompaient les principes sacrés de la religion, de la patrie, de la famille». Et ce même homme eût retiré à la famille sa fonction spirituelle pour en accabler l’Etat!
En réalité, Mussolini qui est un homme du peuple – et n’est-il pas paradoxal qu’on voue à la haine, à l’exécration du peuple, un homme qui en est l’expression même, qui est bien ce qu’on peut imaginer de moins «bourgeois», et dont toutes les réformes ont été faites pour le peuple? – Mussolini, qui est sorti du petit peuple italien, prolifique et pauvre, sait que si l’on y aime les enfants, la misère les prive trop souvent du nécessaire. La faim, elle aussi, a contribué à l’éducation du Duce. Et lorsqu’il songe à enrôler ces enfants, à faire d’eux des «fils de la Louve», il songe d’abord à ce qu’ils puissent manger deux fois par jour et ne pas traîner dans les ruisseaux des rues, le pittoresque de l’Italie dût-il en souffrir! Les libertés familiales, elles, n’en souffrent pas. Pareillement, je suis assez tranquille sur les droits de la personne humaine, quand l’Etat non seulement respecte la religion, mais qu’il la défend, la protège, qu’il prend soin que le Christ soit dans ses écoles et qu’il fait en sorte que l’homme puisse ici-bas poursuivre sa véritable fin. Cela rachète bien quelques formules imprudentes!
En fait, M. Mussolini ne procède pas en doctrinaire idéologue. L’expérience le conseille; il en suit la leçon, soucieux, au jour le jour, de restaurer le nécessaire. Dans l’application, comme tous les vrais réalistes, il est l’homme des nuances: il ne s’obstine jamais par système. Et, maintenant, je comprends pourquoi l’un de ses adversaires me disait un jour: «Si surprenant que cela puisse paraître, Mussolini n’a pas de volonté!» C’est que pour «faire» – car, avant tout, il s’agit de faire, – il assouplit ses dogmes, ses formules impérieuses; il se modèle en s’y conformant à ce qu’exige la nature des choses. Aussi ne parlai-je à M. Mussolini de l’Etat, de la liberté, de l’opposition, que pour lui dire... que je ne lui en parlerais pas.
– La véritable opposition, voyez-vous, me dit M. Mussolini, elle est dans les faits, dans les choses, dans les problèmes que celles-ci necessent de nous poser, car C’est sur les choses que porte aujourd’hui la bataille. Qu’a-t-on besoin, par surcroît, d’une opposition qui s’organise en parti et qui parlemente?... L’autre, la vraie, la réelle, ne suffit-elle pas à maintenir le chef en éveil, sans parler de cette opposition plus violente encore que nous portons au-dedans de nous-même?...
Car c’est ainsi que parle cet homme dont on croit qu’il domine exclusivement par l’éloquence. Ne dominerait-il pas plutôt par sa profonde connaissance de l’homme et de son destin? Et je regardais ce visage marqué par l’expérience (j’allais dire martelé, comme on le dit de la pierre, du métal), tandis qu’il poursuivait:
– Quiconque a un peu l’habitude de l’introspection, du regard intérieur, sait bien que cette opposition, installée au vif de notre être, est la plus forte de toutes! Elle peut, d’ailleurs, être bienfaisante, si l’on s’en sert pour que l’esprit critique reste éveillé.
C’est qu’il n’a pas étouffé l’esprit critique, cet homme qui s’applique sans cesse à distinguer ce qui est positif de ce qui est négatif, ce qui a le signe moins de ce qui a le signe plus. Nul ne connaît aussi bien les déficiences de son propre pays, les défauts du caractère de son peuple, ce qu’il appelle ses «scories impures», et c’est dans la mesure oú il les connaît qu’il cherche à y porter remède. Car, s’il veut tout savoir de ce peuple, s’il s’intéresse à sa façon de manger, de s’habiller, de travailler, de dormir, il le modèle, le transforme, l’élève continuellement, afin de lui donner son aspect de force et de beauté. Et en cela, il se révèle ce qu’il est essentiellement: un éducateur, je dirais même un instituteur de génie3. L’école de M. Mussolini, c’est une nation tout entière; et les phrases de ses discours, qu’on peut lire inscrites en grosses lettres sur les murs chaulés des plus humbles maisons d’Italie, ce sont les maximes que le maître d’école écrit au tableau noir de sa classe pour qu’elles demeurent devant les yeux des élèves et se gravent ainsi dans leur mémoire. Pédagogue aux idées simples et nettes, M. Mussolini sait, en effet, que l’on conduit les hommes de la même manière que l’on conduit les enfants.
Mais s’il fait surtout appel à l’esprit d’émulation, il ne supprime pas pour autant l’esprit critique. Lorsque je fis visite à M. Mussolini et que j’eus avec lui l’entretien que je rapporte ici, toute la presse italienne discutait le statut autonome qu’il se proposait de donner aux corporations professionnelles, afin de décharger l’Etat des problèmes de la production, – qui ne sont pas ses problèmes, – de le désencombrer des besognes qui l’accablent, pour le fortifier sur ce qui est son objet propre: le bien commun de la collectivité. Rien n’était plus libre, ni plus passionné même qu’un tel débat. En me faisant remarquer, à ce propos, que la critique n’était pas morte en Italie, M. Mussolini ajouta:
– Pour préparer cette loi des corporations, je sollicite moi-même tous les avis, j’accueille toutes les thèses, je n’en exclus aucune, parce que je n’exclus rien. Mais, lorsque ma décision sera prise, je n’admettrai plus d’autre opposition que celle de l’expérience et des faits. Avec celle de la conscience, c’est la seule féconde.
– N’a-t-on pas dit que celui qui agit est nécessairement dépourvu de conscience?
– Bien au contraire! reprit vivement M. Mussolini. L’action lui révèle beaucoup de choses qui échappent au spectateur inactif. Mais la conscience des autres lui est presque toujours inutile. Il a assez de la sienne et de son propre trouble à surmonter, à vaincre. Croyez-vous qu’un architecte ait besoin que d’autres architectes soient derrière son dos pour lui révéler les défauts du bâtiment qu’il construit? J’ai toujours admiré ces mots qu’on peut lire à la porte des chantiers: «Défense d’entrer à toutes les personnes étrangères aux travaux». C’est toute la philosophie politique du fascisme!... C’est aussi ce qui donne à l’idée fasciste une valeur universelle, à cette époque oú le problème de l’autorité se pose partout. Aucun pays ne l’éludera.
– La nécessité de restaurer l’autorité – l’archie, comme disait Péguy – est-ce là, Excellence, ce qui, aujourd’hui, confère au fascisme sa valeur universelle?
– Certainement, c’est une des idées dont la nécessité aujourd’hui universellement s’impose, une de ces idées actives et fécondes que le fascisme a, le premier, remis en évidence. Sans doute y a-t-il dans le fascisme des éléments qui sont marqués d’une essentielle italianité, qui ne conviennent qu’à l’Italie, qui portent son style propre; car c’est, avant tout, à redonner à la vie du peuple italien son style que le fascisme s’est employé.
Mais, à côté de ce qu’il a de spécifiquement italien, et que l’étranger ne saurait copier parce que les institutions, les conditions historiques, géographiques, économiques et morales ne sont pas les mêmes, j’affirme qu’il y a dans le fascisme des idées dont le caractère universaliste ne peut être nié.
– Ces idées, selon vous, quelles sont-elles?
– Mais celles dont la vérité même fait l’universalité! Une idée vraie, une idée juste est une idée qui vaut pour le genre humain tout entier: elle n’est pas liée à ce point de l’espace oú on la reconnaît et oú on l’applique. L’expérience qu’on en fait peut néanmoins servir à ceux qui ne jugent l’arbre qu’à ses fruits.
Il y a, par ailleurs, ces vérités relatives, qui tiennent aux temps oú nous vivons, et dont le fascisme a le premier pris conscience. Car le fascisme a le sens des relativités. Il est appuyé sur le passé, élancé vers l’avenir. Il réalise la synthèse de forces anciennes unies à d’autres absolument neuves et opposées en apparence. Ainsi, et dans la mesure oú lui-même participe à l’impétuosité croissante des besoins de la civilisation moderne, le fascisme a été également le premier à sentir que le système parlementaire, utile pendant une partie du dix-neuvième siècle, est aujourd’hui insuffisant pour contenir la poussée de ces nouveaux besoins. De cela, l’univers entier peut tirer profit, car on découvre partout, dans le monde moderne, qu’il est nécessaire de rétablir les principes d’ordre, de discipline, de hiérarchie, principes sans lesquels les sociétés humaines s’acheminent vers le chaos et la ruine.
– Voilà donc, Excellence, les éléments du fascisme que d’autres pays pourraient adopter, nonobstant certaines conditions de lieux, d’ambiance, en un mot, d’histoire?
– Celles-ci, reprit M. Mussolini, sont aujourd’hui à peu près semblables pour toute l’Europe... Et, en s’occupant avant tout de la reconstruction de l’Italie, le fascisme ne s’est pas moins occupé de la reconstruction européenne. Maintenant que la première partie de sa tâche est à peu près accomplie, il pourra davantage donner à sa mission européenne.
– Dès 1915, vous songiez à l’homme européen: «Peut-être, disiez-vous, peut-être après ce heurt fatal et sanglant des peuples, l’homme européen surgira-t-il à l’horizon, et ce sera alors un titre de légitime orgueil que d’avoir contribué à sa création». Cette création, aujourd’hui, vous l’attendez de la grande idée constructive sortie de la révolution fasciste. Mais lorsque Emil Ludwig vous a demandé, il y a deux ans: «Pourquoi ne fondez-vous pas l’Europe? » vous avez répondu: «Le moment n’est pas venu. Il faut laisser la crise produire des effets encore plus profonds». Croyez-vous à de nouvelles révolutions?
– Elles viendront nécessairement, comme réclamées par la nature des choses. Aussi travailleront-elles au rebours des révolutions d’origine idéologique, dans un sens constructif, créateur, autoritaire; et ce sont elles qui formeront le nouveau type de l’Européen.
– Comment le voyez-vous?
– A défaut d’un langage commun, d’une philosophie commune, d’un principe spirituel identique – ces bienfaits sont, hélas! perdus – à défaut d’une véritable unité, les dures circonstances oú il aura grandi lui composeront certains traits psychologiques semblables qui suffiront à en faire un type assez défini. Oui, je vois entre les Européens de demain une sorte de commun dénominateur qui sera le fait de la crise, de ce «moment» historique que vit l’Europe, sans parler de la similitude des institutions qui leur seront imposées par l’événement. Mais c’est en se nationalisant davantage qu’ils s’européaniseront le plus. Sous prétexte de faire un Européen, rien ne serait pire que de faire un cosmopolite, c’est-à-dire un homme de nulle part, un homme qui n’est ni de son pays, ni d’un autre! Il peut y avoir un «Américain», parce que les Etats-Unis n’ont guère d’histoire derrière eux. En Europe, sur ce vieux sol recouvert d’un épais sédiment historique accumulé par les siècles, chaque peuple a une originalité irréductible qui tient à son passé, à sa langue, à ses mœurs, à sa foi, à ses rites. Que de diversités, c’est-à-dire que de divisions! Ce qui fait peut-être aujourd’hui la communauté des Européens, c’est la crise qu’ils endurent, ce sont les circonstances qui les oppriment. Il y a là une unité d’épreuves qui obligera toutes les nations à découvrir, tour à tour, les lois du salut commun...
– Mais, Excellence, s’il doit y avoir une unification de l’Europe, l’effort unitaire devra se traduire en politique concrète, se réaliser dans un certain équilibre de forces entre les puissances qui la composent... A moins qu’elle ne se réalise au profit de quelque grand Etat démesuré qui se trouvera jouer ainsi le rôle de véritable fédérateur? Parfois ce fantôme surgit, et pourquoi ne pas le nommer? L’Europe de demain, sera-ce le Saint-Empire germanique ressuscité, non pas celui que le Pape et l’Empereur, alors unis, fondèrent il y a onze siècles, mais tel que certains peuvent l’imaginer aujourd’hui?
– Jamais, jamais! fit d’une voix frémissante M. Mussolini, tandis qu’à deux reprises il frappa sa table du poing. D’abord, reprit-il, il y a dans l’histoire du monde des choses qui n’arrivent pas deux fois. Le Saint-Empire! Mais c’est aussi absurde que la restauration des Bourbons de Naples!
– Peut-être, fis-je, mais ces choses-là emplissent les livres, les dissertations des philosophes politiques de la Germanie: et je ne parle pas des discours...
– Oui, fit M. Mussolini avec un mouvement d’épaule oú l’on sentait de l’impatience. Oui, et de telles divagations troublent les esprits, enveniment les rapports des peuples! Les questions n’en deviennent que plus difficiles encore...
– D’autant que les Allemands, pour justifier ces théories, confisquent l’idée romaine au profit du germanisme. C’est, parmi leurs historiens, une opinion courante que les Romains ont été les Prussiens de l’antiquité, et que les Prussiens d’aujourd’hui équivalent aux Romains de jadis. Ne voient-ils pas dans les Romains des barbares, racistes jusqu’à la brutalité, attachés sans vergogne aux succès pratiques? Cette part de l’héritage, ils la revendiquent pour eux-mêmes!
– Fausses analogies! fit M. Mussolini sur un ton oú l’on sentait percer de l’impatience. Les peuples que soumettait Rome ne ressemblaient en rien à ce que sont les nations modernes, à une France, à une Angleterre, à une Allemagne! Rome ne détruisait pas une civilisation!
– L’idée de « romanité » ne serait-elle pas celle qui pourrait aujourd’hui assurer le mieux la stabilité de l’Europe? Mais dans quel bloc continental pourrait-elle prendre forme?
Puis j’ajoutai comme pour moi-même:
– France, Italie, Autriche, Pologne, ces nations catholiques?
Il s’était fait un grand silence.
– Vous dites quoi? reprit M. Mussolini; et comptant sur les doigts de sa main: France... Italie... Autriche... Pologne...
Un nouveau silence. Puis me fixant, les yeux dans les yeux:
– Oui, mais entre l’Autriche et la Pologne, il y a la Tchécoslovaquie.
Et sur ces derniers mots, M. Mussolini se leva. L’entretien était terminé.
* * *
Il me raccompagna à travers l’immense salle vide, marchant derrière moi, me regardant partir, avant que de retourner à sa solitude, à sa méditation... Je cherchai à lui dire encore quelques mots; et comme s’ils résumaient bien des choses que je n’avais pu exprimer, je me souviens d’avoir ajouté: «Vous avez compris en politique la grande parole de saint Paul: Sans vision, le peuple périt».
– C’est vrai, c’est vrai, fit M. Mussolini d’une voix douce, un peu grasseyante, comme il avait fait déjà plusieurs fois.
Puis il me serra la main en silence.
* * *
Lorsque je me retrouvai seul, en bas, sur la place de Venise, et que j’essayai de mettre un peu d’ordre dans tout ce que je venais de vivre et d’entendre, je compris que l’œuvre de Mussolini consiste précisément à avoir rendu au peuple italien ses images, celles dont, pour vivre, il a besoin. Par le rappel de ses gloires anciennes, il a voulu cimenter l’union des Italiens dans une commune ferveur portée aux gloires futures. Du même coup, Mussolini a retrouvé le sentiment de la civilisation, en montrant à l’Occident ce qu’il faut faire pour sauver les droits et les titres auxquels il a dû sa grandeur historique avec ses vertus créatrices. Car la civilisation ne vivra que dans la mesure oú nous le voudrons, oú nous en ferons une idée-maîtresse, une idée-chef. Nous sommes tous encore les membres de l’Imperium romanum, qu’il nous plaise ou non de l’admettre, que nous le sachions ou non4. L’idée romaine n’est pas seulement une idée vraie, c’est une réalité, quand bien même l’anarchie, l’ignorance, seraient assez grandes pour faire fi de ces coordinations réelles. La barbarie se reconnaît précisément à ce signe qu’elle ne les aperçoit plus.
b)
INTERVISTA C. DREXEL (dicembre 1934)
«Des carrières pour les femmes? Je n’y crois pas. Le rôle de la femme est d’être épouse et mère. C’est assez pour remplir la vie d’une femme». Quand ces paroles furent prononcées devant moi, par Mussolini, il y a quelques années, elles me parurent choquantes, mais cette conception du plus beau rôle de la femme, devient de plus en plus l’idéal commun. Une enquête faite récemment dans un des plus grands collèges de femmes, révéla que les jeunes filles ont rélégué au second plan les carrières et qu’elles songent en plus grand nombre au mariage, aux Etats-Unis. Les situations qui s’offraient aux femmes ont été fort limitées en Allemagne et en Italie. Comme résultat de cette politique les mariages sont de plus en plus nombreux et les naissances augmentent en proportion.
Mon entrevue avec Mussolini eut lieu dans le Palais Chigi.
Comme mon nom était inscrit sur la liste des invités, on ne me fit pas attendre et je fus conduite par un ascenseur particulier aux bureaux du dictateur. Je fis quelques moments d’antichambre et à 4 heures 30 exactement, l’heure convenue, on m’introduisit dans le bureau privé. Je marchai jusqu’à la table oú se tenait le dictateur. Il était debout, me regardait avec intensité, plein de dignité, il s’inclina devant moi avec une grande distinction. J’expliquai le but de ma visite. Il m’expliqua à son tour que ce ne serait pas une interview, mais une conversation libre. C’est ainsi que Mussolini se tient en contact avec les différentes parties du monde. Il apprend sans paraître s’en soucier ce qu’on pense de lui à l’étranger.
C’est pourquoi il commença tout de suite à me poser des questions. Je m’étais préparée à le questionner sur l’influence des femmes dans la politique, mais la conversation prit un tour auquel je ne m’attendais pas.
Quand, à une question de Mussolini, je répondis qu’un certain ambassadeur italien, dans une des capitales étrangères était un hôte très populaire, Mussolini jeta:
– Ah! Oui, un célibataire, et particulièrement aimé des dames, je comprends. C’est très important, dit-il.
– C’est beau, lui dis-je, de vous entendre faire de tels compliments au beau sexe, car on assure généralement que la femme ne joue pas un rôle important dans votre vie.
– C’est vrai. Je suis trop occupé. Mon pays passe avant tout. Je passe 14 heures devant mon bureau sur 24, même le dimanche. C’est à la musique que je demande du repos. Quel compagnon que la musique, ne demandant rien et donnant tout.
– Mais, osai-je dire, les femmes ne peuvent-elles pas être des inspiratrices pour l’homme?
– Bah! elles ne comprennent pas.
– Mais Dante et Béatrice? Je croyais avoir trouvé un argument irréfutable, particulièrement pour un Italien.
– Vous vous trompez, dit-il. Béatrice ne fut pas l’inspiratrice du grand poète. Il épousa une autre femme dont il eut quatre fils. Mais ce furent la misère et la persécution, qui firent sa force.
– Pensez-vous que les femmes doivent embrasser des carrières?
– Non, non, non.
Je découvris ensuite que pour avoir atteint le pinacle de la gloire en Europe, et être devenu un homme qui fait trembler les nations, Mussolini n’a pas oublié son humble origine. Et il garde de la reconnaissance à une femme. Il semble qu’il ne puisse pas parler sans en venir aux femmes. J’avais prononcé dans la conversation, le nom de Mlle Vera Bloom, fille du sénateur Bloom de New York que j’avais rencontrée à Washington.
Est-elle de vos amies? me demanda-t-il avec plaisir. C’en est une qui m’a connu quand j’étais haut comme ça. Je veux dire quand je n’étais encore que journaliste. Il sembla se reporter en arrière, sans doute à cette époque oú Mlle Bloom vint lui porter une lettre. Peu de temps après, il marchait sur Rome et Mlle Bloom fut l’une des premières à obtenir une interview du nouveau dictateur.
Naturellement j’attendis qu’il me signifiât mon congé.
– Je vous ai gardée plus longtemps que je ne voulais, dit-il, en regardant l’horloge. Je dois maintenant vous dire adieu.
– Quand vous reviendrez à Rome, prévenez-moi.
En sortant, je croisai dans l’antichambre une Vieille Anglaise, collaboratrice d’un journal anglais de Paris, qui enseigne l’anglais au Duce. Je lui demandai si Mussolini était un bon élève.
– Il sait déjà lire et écrire, mais il est un peu embarrassé dans la conversation. Il devient impatient aussitôt qu’il ne réussit pas à saisir quelque chose du premier coup.
Quand il est au repos, Mussolini a l’air d’un marbre, d’une statue héroïque de Michel-Ange. On n’a pas à chercher longtemps pourquoi on l’a appelé Il Duce. Ses yeux sont noirs et perçants, quelquefois hypnotiques, semble-t-il, dans la fixité du regard. Sa bouche est large et forte garnie de belles dents. Et pour adoucir son expression un pli au milieu du menton.
A propos de cette fossette, voici une anecdote bien caractéristique. A un certain moment, durant notre conversation il s’emporta, et avec une telle véhémence que j’en demeurai tout abasourdie.
Heureusement pour moi, il me vint à ce moment une idée d’un caractère tout différent. Je fis allusion à une anecdote plaisante que j’avais lue à son sujet. C’était intitulé: «Le despote à fossette».
– Des fossettes? des fossettes?
Qu’est-ce que cela?
Il resta un moment intrigué.
– C’est ce que vous avez sous le menton. Et ce disant je touchai mon propre menton.
– Est-ce flatteur ou dois-je prendre la chose sérieusement? demanda-t-il tout à fait interloqué.
Mais, c’est une chose très jolie.
c) Visita V. Brancati (giugno 1931)
Mussolini mi riceverà l a sera del 16 giugno, a Palazzo Venezia.
Il quattordici, parto da Catania, con una valigia che mi sembra tutta piena di quella copia speciale di Everest, che devo consegnare a lui.
Non c’è luna. Il viaggio scivola in un’ombra semideserta. Divido la mia cabina con un viaggiatore veramente notturno: uno di quegli uomini che, talvolta, vorremmo sostituire ai compagni ingombranti e vocianti, col gusto di chi spegne la lampada rossa e accende la lampada blu. Se sporgo il viso dal finestrino, ho l’impressione che l’odore delle zagare sbatta come un tessuto bianco e forte.
La Sicilia se ne va lentamente, misteriosamente, e mi ricorda una famiglia di ospiti, alti e con le mani rosse, che venne ad abitare a casa mia, quand’ero fanciullo, e poi, dopo aver parlato oscuramente un’intera notte, ed essersi rimescolata, e sciacquata la bocca, ed aver chiamato qualcuno dalla finestra, se ne andò per via di mare.
L’Etna si gira e rigira nel cielo blu, ma non si smuove. Il mare cresce da tutte le parti. L’odore delle zagare somiglia ora vagamente ad un odore di spicanardo conventuale.
Mi appisolo, con l’impressione di poggiare la guancia sopra una pietra in cui sia scolpito: «È la prima volta che vedo Mussolini da solo a solo». Mi sveglio, poiché la l della parola Mussolini mi punge le tempie.
«Che strano sogno!» mi dico. Il mio compagno di viaggio è diventato ancora piú scialbo, piú ricantucciato, piú immobile: ha gli occhi aperti, ma sono due occhi per modo di dire e potrebbero meglio essere due lucciole.
«Che significa la presenza, sulla terra, di un uomo cosí opaco» mi chiedo in silenzio «e di un altro come Mussolini»?
Da tempo, l’umanità mi si è ingrandita agli occhi come una scala di universo. È la cosa piú grande che conosciamo veramente. Si parla di creatori e di cose create; ma di creatori, nel mondo, non abbiamo visto che il padre e la madre; di cose create non abbiamo visto che i figli. Se Dio ci parla, è attraverso gli uomini che lo fa. In un mio dramma «Il viaggiatore dello sleeping N. 7 era forse Dio?» qualcuno dice: «Egli [Dio] ci parla, talvolta, dalla bocca di un bambino, ci si presenta in forma di viaggiatore misterioso. L’universo è pieno delle trasfigurazioni di Lui».
Siano vere o no queste parole, bisogna avere sempre verso gli uomini un infinito rispetto e saper distinguere, con orecchio fine, nella loro voce, i toni sovrumani.
* * *
Trovo Roma chiusa, compatta nella sua afa. I corpi hanno un peso e un isolamento singolari: donne e monumenti si somigliano.
La notte, credo di dormire con la guancia sopra un cuscino pieno di rondini, tanti sono i pigolii, le strida, i gorgheggi che sento.
Mi sveglio. È l’alba. L’aria s’è addolcita.
So che, di mattina, Mussolini in blusa bianca cavalca pei viali di Roma.
La luce deserta ne isola meglio l’immagine. Penso: «Fra poco lo vedrò».
Infatti, verso sera, mi reco a palazzo Venezia. Un usciere conosce già il mio nome, mi affida a un maggiordomo, che mi guida per lo scalone e, incoraggiato dalla mia aria di ragazzo, si congratula con me, vivamente a bassa voce, poiché «è la prima volta che il Presidente riceva un giovane… cosí giovane».
Entro in una sala d’aspetto, con quadri ottocenteschi e ceramiche romane. Un balconcino dà in una terrazza piccola, appartata, ove non mi stupirei di veder passeggiare in doppia fila e vestite, i maschi di nero, le femmine di bianco, delle colonne straordinarie. Un quadro romantico: «Passeggiata sentimentale delle colombe».
Poi la sera scende.
Sento, con una nettezza massiccia, che Mussolini è a oriente, in quel palazzo silenzioso, ove tutto ciò che è viso, aspetto, esistenza d’altri uomini, che non siano lui, riluce poco, riluce male, non s’avverte.
Poco dopo, una voce: – Vitaliano Brancati! – e un usciere mi guida attraverso delle sale, al cui fondo brilla una chiusa porta bianca.
La porta si ingrandisce, si isola, s’avvicina e nello stesso tempo si sottrae, come se, fra poco, dovesse sfuggire alla mano, rimaner sempre a destra o a manca del gesto con cui si vorrà aprirla.
Invece s’apre e vedo Mussolini.
Tutta la sala intorno a lui brilla – pavimento, mobili scuri, pareti – e si ha per un attimo l’impressione che debba specchiarlo. Ma la figura di lui è grande, sola, unica, nella sala, in mezzo a questi riflessi che non avvengono, in mezzo a questa inutile volontà di specchiarla, ch’è nelle cose intorno. (Penso a un quadro: «Decadenza degli specchi» e in questo pensiero perdo un po’ della mia trepidazione).
Saluto e mi fermo.
Mussolini lascia la finestra e, con una voce a me sconosciuta, tanto è morbida: – Avanti, Brancati! Io vi conosco... Ho letto questo vostro lavoro. Che ne avete fatto adesso?
M’avvicino; parlo.
Sento la sala dietro di me, come un vuoto che piú m’attacca a quella massiccia figura d’uomo, quasi mare a un’isola.
Sento anche l’Italia, che gira intorno, da vicino e da lontano, immensa ruota di cui l’asse è lí nella sala, a pochi passi da me. Roma è il primo cerchio della ruota.
Mussolini s’informa della mia attività. Gli piace il titolo del romanzo, che pubblicherò fra poco: «L’amico del vincitore». Mi dice che lo leggerà e che poi mi dirà il suo pensiero. Quindi, mi parla degli artisti nuovi. Ha letto un grande numero di romanzi, apparsi quest’anno. Di uno, che è fra quelli che io non ho letto, mi narra la trama, con la secchezza di chi stringe e riduce al suo pugno un oggetto troppo inutilmente voluminoso. Su «La vita» di Tombari dà alcuni giudizi, di qualità straordinaria.
Fra l’altro, mi dice che «Roma è quattro città» e s’illude di descriverla chiunque la riduce ad un interno di salotto frivolo, ad una conversazione tra ragazze mondane.
Ma non soltanto dei vivi, egli parla. Adesso ricorda Fausto Maria Martini, il quale, poco tempo prima di morire, gli diceva che avrebbe scritto un’opera larga, distesa, anche lui scosso dal senso del grande.
Poi mi chiede se io abbia la preoccupazione della forma e mi cita un pensiero di Anatole France. Mi chiede quale metodo io segua per ordinare i personaggi e i particolari, prima della composizione; e mi insegna i metodi di Balzac, di Tolstoi e di Zola, simpatizzando evidentemente con l’opera di questi colossi, che anche loro muovevano masse sterminate d’uomini.
Mentre egli parla, ora appoggiato al tavolo, ora diritto, con una semplicità di squisita eleganza civile, io penso a tutti i luoghi comuni che son fioriti anche intorno a lui.
Penso, prima di tutto, a coloro che, ad ogni costo, vogliono vedere in Mussolini l’ombra di Napoleone, il gesto di Napoleone.
La piú dura offesa che si possa fare a un grande uomo moderno, creatore di sé, è quella di paragonarlo a un altro, sia pur colossale, di un’epoca diversa o anche della stessa epoca. Le forti personalità sono in tanto delle personalità, in quanto non imitano le altre, nascono con dei caratteri nuovissimi, mai esistiti, inconfondibili. Mussolini somiglia all’ottocentesco, per metà romantico, per metà fastoso, ornato di sciabola e bruciato dalla tisi, ancora non guarito dei sogni affannosi del borghese che odia e adora il sangue blu, violento deificatore della sua famiglia e confusamente preoccupato dei confusi «diritti dell’uomo», sognatore di un impero e incosciente creatore di nazionalismi, chiaro ed amaro nella sua grandezza, Napoleone Bonaparte, come una quercia somiglia ad un pino o un fiore di agosto somiglia a un fiore di maggio.
Eccolo lí, Mussolini con la sua giacca estiva e la sua voce cordiale e calma.
In questo momento, egli si riposa di quello che è venuto a fare nel mondo. Stanotte egli dormirà, di un sonno certamente duro e giovanile; ma ciò che egli farà domani è sulle ginocchia del Destino. E siccome al turbine, al grande di domani, come italiano e come scrittore, vi parteciperò anch’io, guardo la fronte di lui, e, malgrado la semplicità e la tranquillità, per un momento la vedo come una chiusa cartina del tempo, una severità di avvenire.
Però, sotto quella semplicità d’uomo moderno, un’altra semplicità si nasconde. È la liscia nettezza della personalità eccezionale e potente; l’esterno dell’uomo che non sarà mai dominato, esterno senza appiglio, alto, quasi monotono, su cui è inutile tentare la scalata.
E allora quest’uomo, in giacca estiva e larga, si presenta come il monolite. Tutto un pezzo: ma se un tal pezzo si trova in una sala, la sala pare gli giri intorno; se si trova in mezzo ad una folla, la folla gli rigurgita e bolle intorno; se si trova in mezzo a un popolo, il popolo gli fa cerchio, si dispone a piramide e lo accetta spontaneamente per vertice... Nelle lontananze del mondo, avviene intanto il riflusso, il movimento inverso di chi, urtato in una direzione, per equilibrare va nella direzione opposta; e il rammarico di non vederlo, e il sospetto, e la paura, e la strana possibilità di non rimanerne colpiti, data la distanza, provocano per un attimo, nelle terre lontane, l’ondeggiamento dell’avversità.
Mussolini mi chiede, ora, se, secondo me, Everest è rappresentabile.
Gli dico: – All’aperto.
– Perché?
– È un lavoro basato sul senso dell’alta montagna, sulla vertigine che diventa clima normale. Soltanto all’aperto, tutto ciò si può rendere. Con grandi mezzi, è possibile avere uno spettacolo classico, scolpito in un senso mitico, chiuso da una danza... Io modificherei il finale, sostituendolo con un’ascensione sull’Alpe.
Egli mi dichiara che rileggerà Everest e che poi mi farà sapere...
Lascio la sala; prima di uscire, mi volto e saluto.
Mussolini è nel fondo.
Sento la novità del tempo, con singolare precisione. Penso a tutte le cose che son morte e che non sono state ancora rimosse.
S’è creduto fino ad oggi – io non so come – che orgoglio e dovere di ogni personalità siano quelli di non riconoscere altra personalità, di non simpatizzare, di non accordarsi.
Da tutti è stata adottata una frase di chi viveva al tempo di Napoleone: – Io l’ammiro, ma appunto perciò l’odio.
È possibile che sia stato vero tutto questo? e che una simile frase sia piaciuta tanto?
Abbondanza di personalità è riconoscerne delle altre, creare, in se stessi e nel proprio mondo, lo spazio per altre personalità. Siccome è affidato a noi l’ammettere delle grandezze individuali ed estranee, quanto orgoglio, quanta forza, quanta tenerezza non ci sono, nel dire: – Colui è un uomo forte ed io l’amo.
Del resto, la frase: – Io l’ammiro e appunto perciò l’odio – è di una donna, di una piccola donna stizzosa, della Regina di Napoli.
L’eroe ad ogni costo, l’eroe ribelle ottocentesco, è un organismo assai gracile nella sua violenza. Come chi non conosce una lingua, egli è sempre allarmato, irritabile, e sospetta in ogni parola di altri un’offesa a lui.
* * *
Io sono nato in un’epoca d’asfissia.
Ricordo che non c’era nulla da fare; che sedevo, bambino, in un mondo ove tutto pareva finito; e il dubbio di vivere era cosí grande da togliere anche il pensiero della morte.
Egli, l’uomo che ho visto pochi minuti fa, apparve come un nuovo senso della vita.
Io non so bene chi egli sia e non lo giudico storicamente, anche perché la sua opera non è compiuta... Ma egli è certamente un senso della vita; e in lui parla qualcosa che mi fa trasalire.
* * *
Dall’essermi accertato alla sua figura fisica, m’è rimasto un grande rombo, nella memoria; come di sorgente.
Forze sconosciute si sono agitate in me. I tempi sono gonfi; e, siccome i tempi non esistono, la mia anima è gonfia.
Perché non si dovrebbe rinnovare la letteratura?