Documento 8
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8. La personalità e la politica di Mussolini secondo uno studio di un diplomatico francese (gennaio 1938)

M. Blondel, chargé d’affaires de France à Rome, à M. Delbos, ministre des affaires étrangères.

Rome, 27 janvier 1938

Dans sa si intéressante dépêche n. 1836 du 18 novembre dernier, notre ambassadeur à Berlin se demandait quelle était désormais la base juridique des rapports italo-allemands et s’il y avait lieu de croire que, malgré tous les démentis officiels, un traité secret avait été conclu entre les deux pays. M. François Poncet commentait à ce propos une étude fort curieuse publiée par M. von Freytagh-Loringhoven dans la revue «Völkerbund und Völkerrecht» et intitulée, conformément aux inspirations wagnériennes du IIIᵉ Reich, Le crépuscule des traités.

J’ai prié un de mes collaborateurs de rechercher ce qui, dans les écrits, les discours et, bien entendu, les actes du chef du gouvernement italien, paraîtrait de nature à nous fournir d’utiles indications sur la pensée de M. Mussolini tant en ce qui concerne la pratique que la conception même des alliances. M. Jean-Paul Garnier a exposé ci-dessous les raison pour lesquelles les conclusions de notre ambassadeur à Berlin correspondent à l’opinion que l’on peut se former à Rome sur le fonctionnement de la collaboration de l’Allemagne et de l’Italie et il s’est attaché à mettre en évidence les idées directrices dont le Duce semble s’inspirer, en matière de politique étrangère.

Il n’existe pas, lorsqu’on veut étudier la personnalité de M. Mussolini, de publication analogue à Mein Kampf. Le chef du gouvernement italien n’a jamais éprouvé le besoin de définir ses idées et ses vues comme l’a fait le chancelier Hitler dans son livre. Sans doute, le Duce a-t-il prononcé d’innombrables discours, dont certains ont eu le retentissement que l’on sait et est-il l’auteur de bien des articles de journaux, écrits dans ce style véhément et combatig qui lui est propre. On peut glaner de-ci de-là dans la collection complète des Scritti et Discorsi des renseignements qui valent d’être notés, mais il s’agit toujours d’indications fragmentaires. Bien qu’on ait de plus en plus tendance à le célébrer comme une sorte de surhomme, M. Mussolini n’a pas daigné faire connaître jusqu’ici à son peuple le nouvel évangile. Il s’est borné à définir ce que doit être son credo.

M. Mussolini semble avoir condensé l’essentiel de sa pensée politique dans la thèse de doctorat en droit que, sur le conseil de M. Grandi, il décidait de soutenir devant la faculté de Bologne en avril 1924. Alors qu’il était président du Conseil depuis un an et demi déjà, le Duce voulut consacrer son travail à Machiavel dont il entendait faire l’éloge et poursuivre la réhabilitation. L’ouvrage, qui ne comptait d’ailleurs qu’une quinzaine de pages rédigées d’une manière assez hâtive particulièrement violente et même outrancière, est désormais rigoureusement introuvable et la version officielle est que la thèse n’a finalement pas été achevée, ce qui est inexact. De toute façon, il nous reste le Prélude au Machiavel qui a été publié à l’époque par la revue «Gerarchia» et n’a pu être de la circulation. D’une façon générale, on ne saurait trop souligner l’influence considérable que les œuvres principales du célèbre secrétaire florentin exercent sur l’esprit de M. Mussolini et de son entourage immédiat comme sur le développement intellectuel des nouvelles générations fascistes destinées à fournir les cadres de l’Italie de demain. Le théoricien de la pure raison d’État a évidemment contribué plus que tout autre avec Georges Sorel et Nietzsche, ainsi que dans une moindre mesure Péguy, Renan et Bergson, à la formation du Duce qui l’a d’ailleurs reconnu. Ne déclarait-il pas, en effet, à l’écrivain allemand Emil Ludwig, er propres termes: «Mon père nous lisait Le Prince le soir quand nous nous chauffions à ce qui restait de feu dans la forge tout en buvant notre vin du pays. Lorsque je l’ai relu à quarante ans, le livre me fit encore un effet aussi puissant».

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Examinons donc quelles répercussions peuvent avoir sur la conduite d’un homme d’État moderne aussi bien en politique intérieure que dans le domaine extérieur des conceptions qui s’apparentent aussi étroitement à cettes d’un Florentin né à la fin du quinzième siècle.

Politique intérieure.

«Beaucoup se sont imaginé, a écrit Machiavel, des républiques et des principats qu’on n’a jamais vus ni connus exister dans la réalité». Le fascisme ne se pique pas, lui, de représenter une forme de gouvernement idéal, vers lequel tendraient plus ou moins confusément les aspirations des masses, mais bien d’être une réalité vivante. La doctrine est foncièrement antiindividualiste, subordonnant tout à l’État; celui-ci «n’est pas le gardien de nuit qui s’occupe seulement de la sécurité personnelle des citoyens; ce n’est pas plus une organisation dont les fins purement matérielles consisteraient à garantir un certain bien-être et une coexistence relativement pacifique des classes sociales... C’est un fait spirituel et moral. Il est garant de la sécurité intérieure et extérieure ainsi que le dépositaire de l’esprit du peuple tel qu’il s’est créé à travers les siècles et qu’il le transmet à son tour. L’État est non seulement présent mais passé et futur; dépassant les courtes limites des vies individuelles, il constitue la conscience immanente de la nation» 1.

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Les citoyens qui, en général, ne recherchent que l’assouvissement de leurs appétits et de leurs intérêts particuliers, sont donc dans une certaine mesure en révolte au moins virtuelle et latente contre l’État qui doit les ramener dans le droit chemin par la contrainte puisqu’ils sont foncièrement mauvais, à en croire l’auteur du Prince: «Les hommes ne font jamais aucun bien si ce n’est par nécessité, mais là oú la liberté abonde et oú il peut y avoir l’aisance, tout se remplit aussitôt de confusion et de désordre».

M. Mussolini souscrit entièrement, pour sa part à ce jugement foncièrement pessimiste de Machiavel sur la nature humaine: «Je devrais peut-être l’aggraver», dit-il, et il ajoutera: «J’affirme que la doctrine de Machiavel est vivante aujourd’hui après plus de quatre siècles parce que si les aspects extérieurs de notre vie sont changés, les variations dans l’esprit des individus et des peuples ne se sont pas révélées bien profondes...»

Dans ces conditions, la démocratie ne saurait, pour Mussolini comme pour Machiavel, constituer une forme de gouvernement satisfaisant, puisqu’elle repose sur la foule et le nombre. Oh, «le peuple désire souvent sa propre ruine. La multitude réduite à elle-même est faible et vile. Les républiques sont souvent incapables de prendre les décision nécessaires, leurs institutions habituelles ont le mouvement lent (aucun conseil et aucun magistrat ne pouvant agir par lui-même et ayant, en beaucoup de choses, besoin l’un de l’autre et cet accord de volonté nécessitant du temps), aussi, leurs remèdes sont très périlleux quand elles ont à remédier à quelque chose qui ne souffre pas l’attente. Quant aux hommes, lorsqu’ils sont bien gouvernés, ils ne cherchent ni ne veulent d’autres libertés».

Telle est, du moins, l’opinion du secrétaire fiorentin et sans nul doute aussi celle du Duce. Pour tous deux, le bien suprème, le paradis dont ils rèvent sur la terre, c’est un État bien ordonné! La devise du fascisme restera: «Tout pour le peuple et non par le peuple». L’État, c’est «l’âme de l’âme». Il n’a besoin d’aucune justification, car il porte en lui-même sa propre mystique. Il ne vit pas pour les individus, ce sont eux qui doivent vivre pour lui. Ce qui est bien pour le fils du forgeron de Predappio, comme pour le collaborateur de la Sérénissime République, c’est ce qui est utile à l’État, et mal ce qui lui est nuisible. Le célèbre Florentin appellera bonté le patriotisme, le civisme, le respect des lois et méchanceté la recherche des satisfactions personnelles inutiles ou nuisibles à la collectivité. «L’État en tant que volonté éthique universelle crée le droit», s’écrit M. Mussolini. Il n’est donc soumis à aucune stipulation morale car il est au-dessus. La fin non seulement justifie mais exige les moyens. Ceux-ci, quels qu’ils soient, ne sont pas soumis aux règles de l’honneur. Le seule loi en politique, c’est de réussir. Le devoir du «Prince» n’est donc pas d’agir selon des principes abstraits et en s’inspirant d’un idéal généreux, mais de se conformer aux lois véritables qui mènent le monde.

L’art de gouverner consiste à savoir utiliser tous les efforts intellectuels et matériels des individus, en canaliser et en absorber toutes les énergies. Pour arriver au pouvoir, il faut savoir faire les concessions opportunes, sans se laisser arrêter par des scrupules qui ne peuvent que paralyser l’action. Comme le rappelle très justement le comte Sforza dans son ouvrage Les bâtisseurs de l’Europe moderne, M. Mussolini, lorsque l’Italie était en pleine crise bolchevisante, s’est bien gardé de heurter de front le mouvement ouvrier. Il commença tout au contraire par le flatter et le suivre. Dans les premières journées de l’occupation des usines, il écrivait avec sa signature: «Les ouvriers ne doivent pas abandonner leur position avant d’avoir obtenu des garanties», et on est inévitablement amené à penser à ce passage des Discours oú Machiavel énonce philosophiquement: «Je pense que c’est chose qui arrive très rarement ou même qui n’arrive jamais de s’élever d’un rang médiocre à un rang très élevé sans employer la force ou la mauvaise foi, à moins qu’on n’y parvienne par hérédité ou par dotation».

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M. Mussolini, parvenu au faîte du pouvoir, a donné la vie à ce mythe, à cette religion de la nation totalitaire, but suprême et unique justification de toute activité humaine dont Machiavel a été le prophète. Ce dernier, dans une lettre à Guichardin, n’écrivait-il pas déjà: «J’aime ma patrie plus que mon âme». Il existe chez deux Italiens, que plus de quatre siècles séparent, un même fond de sentimentalité, à vrai dire assez particulière, qui fait que l’un et l’autre entendent mettre toutes les ressources de leur intelligence, de leur vitalité, au service de leur passion commune: le pays. Le Duce pourrait dire, comme son maître, et sans doute avec autant de raison: «Le hasard a fait ne sachant raisonner ni de l’art de la soie, ni de l’art de la laine, ni des gains ni des pertes, il me convient de raisonner de l’État».

La religion, comme le voulait déjà Napoléon, sera, elle aussi, mise au service du régime: «qui est catholique mais avant tout fasciste, exclusivement, essentiellement fasciste». Au moment de la guerre d’Abyssinie, la mobilisation militaire se doublait, si l’on peut dire, d’une mobilisation des consciences effectuée par les soins de l’Église. Et la «Tribuna» du 20 décembre 1935 pouvait écrire: «C’est la première fois que l’épiscopat et le clergé interviennent ouvertement et efficacement dans une question politique oú l’Italie est engagée. Il existe enfin un épiscopat et un clergé italiens qui savent, à l’occasion, mettre l’autorité dérivant du haut ministère qu’ils exercent au service des intérêts nationaux».

Tout récemment, nous avons vu 2000 prêtres et 60 évêques aller acclamer le chef du gouvernement sur la place de Venise puis défiler en portant les drapeaux et en formations presque militaires devant le tombeau du Soldat inconnu. L’encadrement de la nation se poursuit dans ce domaine comme dans les autres et en cas de guerre, le rôle de facteur moral imparti par le Duce au clergé italien ne sera pas négligeable. Ainsi, aucune des forces dont peut disposer la patrie ne sera-t-elle perdue.

Quels sont pour Machiavel, comme pour Mussolini, qui veulent passionnément, tous deux, retremper le cœur de leurs concitoyens aux sources de la Rome antique et de sa grandeur passée, les dangers qui menacent de corrompre l’État? Un état de paix excessivement prolongé, la trop grande douceur du pays, son extrême fertilité, une vie facile, une inégalité sociale très accentuée, la grande richesse de nombreux particuliers contrastant avec la pauvreté de la masse, enfin la carence de l’autorité centrale en face des ambitions des puissants. Une main de fer est donc nécessaire pour faire régner l’ordre et maintenir la cohésion de la nation: «L’autorité dictatoriale fit du bien et du mal à la République romaine, mais l’autorité que les citoyens s’arrogent au lieu de la recevoir de libres suffrages est nuisible à la vie civile».

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Les miliciens fasciste d’Imola firent graver, sur l’épée d’honneur qu’ils offrirent en 1924 à M. Mussolini, cette maxime de Machiavel: «Avec des paroles on ne maintient pas les états». Nul doute que le Duce ne soit profondément convaincu de la vérité de cet axiome, lui qui terminait son article sur l’auteur du Prince par cette citation: «... Tous les prophètes armés vainquirent et les désarmés périrent. Parce que la nature des peuples est variable et qu’il est facile de leur persuader une chose mais difficile de les maintenir dans cette persuasion. Et pour cela, il convient d’être ordonné d’une façon telle que lorsqu’ils ne croient plus, on puisse les faire croire par force. Moïse, Cyrus, Thésée, Romulus n’auraient pu faire observer longuement leurs constitutions s’ils avaient été désarmés».

L’époque actuelle est évidemment riche en prophètes armés, à commencer par M. Mussolini lui-même. Dans cet ordre d’idées, ni le chancelier Hitler, ni M. Staline, ni le président Ataturk n’ont rien à lui envier et l’ombre du maréchal Pilsudski plane encore sur toute la vie politique de la Pologne, pour ne citer que les principaux dictateurs européens.

Politique extérieure.

M. Mussolini est comme l’auteur du Prince inspiré par une volonté de réalisme et la passion de la romanité. On trouve chez lui besoin de lucidité aiguë qui ne recule ni devant le cynisme, ni devant la brutalité. Ils éprouvent l’un et l’autre une sorte de joie sombre à réduire à néant les illusions sentimentales dont les nations aiment à se bercer, en faisant apparaître en pleine lumière le visage véritable, si souvent antipathique de la raison d’État, qui n’est en dernière analyse que celui de la force. M. Mussolini s’exaspère de la contradiction presque forcée qui existe, au moins dans une certaine mesure, entre les nécessités vitales des peuples et l’idéal qu’ils prétendent poursuivre. C’est ainsi que les efforts plus ou moins heureux tentés par les démocraties pour harmoniser les principes dont elles se réclament et les intérêts nationaux permanents dont elles ont la charge n’excitent en lui que risée et mépris. Il croit discerner là une preuve de ce qu’il considère comme la monstrueuse hypocrisie des puissances occidentales. Nous avons là, en particulier, une des raisons constantes des difficultés d’une entente italo-britannique. À Rome, on continue à soupçonner la Grande-Bretagne des plus noirs desseins et les tentatives du cabinet de Londres pour concilier ses scrupules sentimentaux avec le sens de ses intérêts impériaux sont révélatrices pour les Italiens de la nouvelle école de la mauvaise foi et de l’insincérité systématique de la perfide Albion. «Nous ne parlons pas la même langue», dira le comte Ciano à l’ambassadeur d’Angleterre, tant la différence des psychologies est grande. Pour le Duce, comme pour Machiavel, «quand il s’agit du salut et la patrie, on ne doit verser dans aucune considération ni du juste ni de l’injuste». Cela seul compte, voilà la réalité. Il n’y en a pas d’autre. Le reste n’est que verbiage, balivernes, bonnes tout au plus à gagner du temps et à amuser le tapis.

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L’évangile du pacifisme fut prêché après la guerre à des foules avides d’espérance par des hommes d’État généreux et véritablement réalistes, mais le support matériel de leur apostolat ne fut pas suffisant pour qu’il triomphât de résistances fatales. Quand la France cessa d’être l’unique grande force militaire de l’Europe, ses conception n’obtinrent plus cette adhésion presque générale qu’elles avaient obtenue au début. Telle est, pour le chef du gouvernement italien, la démonstration éclatante de la profonde vérité de la phrase fameuse de Machiavel, que j’ai citée plus haut sur les prophètes désarmés. Pour sa part, le Duce n’a jamais cru au pacifisme intégral. Déjà en 1920, il s’écriait à Trieste: «Il n’y aura pas une période de paix tant que les peuples ne s’abandonneront pas à un rêve chrétien de fraternité universelles et qu’ils ne pourront se tendre la main au-dessus des océans et des montagnes. Pour mon compte personnel, je ne crois pas trop à cet idéal...»2.

Plus tard, il ajoutera: «Le fascisme ne croit pas à la possibilité ni à l’utilité de la paix perpétuelle». Il repousse ce pacifisme qui cache une renonciation à la lutte et une lâcheté devant le sacrifice. Seule la guerre porte au maximum de tension toutes les énergies humaines et marque d’un sceau de noblesse les peuples qui ont le courage de l’affronter3. Et quand nous le verrons dans son discours de Bologne offrir la paix au monde, ce sera «au milieu d’une forêt de 8 millions de baïonnettes»! D’ailleurs, l’État fasciste n’est-il pas avant tout «une volonté de puissance et d’empire»? «La tradition romaine est ici une idée de force. Dans la doctrine du fascisme, l’Empire n’est pas seulement une expression territoriale, militaire ou marchande, mais spirituelle et morale. On peut concevoir un empire, c’est-à-dire une nation qui, directement ou indirectement, guide d’autres nations sans que la conquête d’un seul kilomètre carré de territoire soit nécessaire. Pour le fascisme, l’aspiration à l’empire, c’est-à-dire à l’expansion des nations, est une manifestation de vitalité: son contraire, l’esprit casanier, est un signe de décadence. Les peuples qui naissent ou ressuscitent sont impérialistes, les peuples qui meurent sont renonciataires. Le fascisme est la doctrine la plus apte à représenter les tendances, les états d’âme d’un peuple qui, comme le peuple italien, ressuscite après de longs siècles d’abandon ou de servitude étrangère».

Au Sénat4, dès 1926, le chef du gouvernement déclarait: «Je crois que les peuples... s’ils veulent vivre, doivent développer une certaine volonté de puissance; autrement, ils végètent, vivotent et seront la proie d’un peuple plus fort qui aura développé davantage en lui-même cette volonté de puissance».

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Ainsi, paix armée, virile, comme on dira ici. La nation ne doit pas s’abandonner mais être tenue en haleine, au prix des plus grands efforts, afin d’être toujours en mesure, le cas échéant, de faire face à son destin. D’oú ce formidable programme d’armements que nous voyons développer et poursuivre avec une étonnante constance. M. Mussolini sait très bien que son pays est fort pauvre et qu’il lui est difficile avec ses seules ressources de jouer un rôle de premier plan dans la politique mondiale. Aussi, valorise-t-il au maximum le facteur italien en dotant la nation d’une armée très supérieure à celle d’avant-guerre, d’une bonne et puissante marine, d’une excellente aviation. Il augmente ainsi la faculté de nuire de l’Italie fasciste pour qu’elle puisse faire écouter sa voix au dehors et réaliser ses vues dans la mesure du possible. Comme les électeurs de Brandebourg autrefois, il forge un instrument militaire de nature à donner du prix à son alliance éventuelle. Et c’est bien parce que, malgré tout, il doute quelque peu de la qualité de son «matériel humain», qu’il consacre tous ses soins à intensifier les moyens d’action des armes techniques, de la flotte et de l’aviation, car il n’ignore pas qu’ainsi, il devient complémentaire du Reich et peut mettre à la disposition de ce dernier des éléments qui lui manquent encore jusqu’à un certain point: «Les républiques et les princes vraiment puissants n’achètent pas les amitiés avec de l’argent mais avec la vertu et la réputation de leur force... Quand un état se conduit de telle manière que ses voisins, pour avoir son amitié, sont ses tributaires, alors c’est un signe certain que cet état est puissant, mais lorsque ses voisind, même plus faibles que lui, en tirent de l’argent, alors c’est un signe de grande faiblesse»5.

Pour Machiavel, la loi même de la vie c’est le mouvement. «Être vertueux, c’est vouloir et savoir agir». M. Mussolini ne hait rien tant que l’immobilité. «Nous ne sommes pas et ne voulons pas être des momies éternellement immobiles, le visage tourné vers le même horizon», écrivait-il le 15 novembre 1914 dans le «Popolo d’Italia». Et dans son entretien avec Emil Ludwig, il s’exprimait ainsi: «Le négatif, l’éternel immobile est damnation. Je suis pour le mouvement. Je suis un être en marche». Aussi, le Duce se rebelle-t-il contre les efforts de la France pour arrêter définitivement dans sa forme actuelle la configuration de l’Europe. Il trouve absurde d’essayer d’arrêter le monde en marche. Ce n’est pas sans raison qu’on a pu graver à Budapest ces paroles de M. Mussolini: «Les traités ne sont pas éternels». Le dynamisme qui est à la base même du fascisme s’inscrit en faux contre cette acceptation en quelque sorte statique des choses que les grandes démocraties satisfaites essaient d’imposer à l’humanité. Le chef du gouvernement italien qui est tout désir, toute impatience – et est sans doute assez différent en cela du chancelier Hitler – incarne au contraire les appétits, les désirs, les revendications des forces nouvelles.

Lorsqu’il a l’impression qu’on cherche à gagner du temps, à l’user, en partant du principe que les démocraties sont éternelles et constituent des régimes définitifs tandis que les dictatures sont éphémères et ne représentent en somme que des expédients provisoires, M. Mussolini s’irrite profondément. Il pense, comme Machiavel, que chercher systématiquement à profiter du bénéfice du temps «est le propre de la fausse sagesse et la preuve d’une irrésolution réelle qui cherche vainement à se dissimuler». Aussi, s’efforcera-t-il de prouver que loin d’arranger les choses, le temps – quand on n’a pas su conclure le moment venu les accords nécessaires – ne fait qu’aggraver la situation et éloigner les perspectives de conciliation. Le Duce impartira ainsi, presque naïvement, semble-t-il, aux grandes puissances un certain délai pour l’accomplissement des actes qu’il juge necessaires. Et il sanctionnera la non-réalisation de ces espérances par des mesures dont le seul résultet sera de tendre encore davantage les relations internationales. Moins on lui accorde, plus ses prétentions croissent. Pour obtenir un minimum qui est refusé, il tentera des entreprises démesurées s’il le faut, car «on obtient très souvent avec l’impétuosité et l’audace ce qu’on n’obtiendrait jamais avec des moyens ordinaires. La fortune est femme. Il est nécessaire, quand on veut la soumettre, de la battre ou de la vilenter». Voilà des maximes que M. Mussolini a dû bien souvent méditer du fond de son palais de Venise. Et lorsqu’il annoncé son nouveau programme naval (dépêche de l’ambassade n. 15 du 10 janvier), il pensait certainement aux procédés «dilatoires» de la diplomatie britannique à son égard.

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Aucun scrupule en politique étrangère n’est admis pas le fascisme, qui n’entend connaître comme règle d’action que son seul intérêt. S’il existait encore il y a trois ou quatre ans des personnes naives qui restaient persuadées que l’assimilation d’un traité à un chiffon de papier constituait en quelque sorte le monopole de la patrie de Bismarck et du chancelier Bethmann-Hollweg, les événements d’Abyssinie, avec qui l’Italie était formellement liée non seulement par ses engagements en tant qu’état membre de la Société des Nations, mais aussi par la convention d’amitié et d’arbitrage de 1928, ont dû leur ouvrir les yeux. «De notre temps, énonçait déjà le secrétaire florentin, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui ne faisaient cas la fidélité. Nous les avons vu l’emporter sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de leur conduite…» Et il poursuivait: «On peut citer une infinité d’exemples modernes et alléguer un très grand nombre de traités de paix, d’accords de toutes espèces devenus vains et inutiles par l’infidélité des princes qui les avaient conclus. On peu faire voir que ceux qui ont le mieux agi en renard sont ceux qui ont le plus prospéré»… «Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible et quand les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus. Tel est le précepte à enseigner. D’autre part, on n’est tenu d’observer les engagements arrachés par la force. En effet, toujours les promesses forcées lorsqu’elles intéressent la chose publique, se rompront sans que la honte atteigne celui qui les aura rompues dès que la force qui les maintenait cessera d’exister. Les histoires de l’Antiquité sont pleines de pareils exemples et, de notre temps, il n’est pas de jour qu’on n’en fasse quelques-uns».

Il paraît évident qu’il n’existe guère plus, à l’heure actuelle, de morale internationale. Aussi, vouloir fonder sur la foi des engagements, n’est-ce pas risquer de fonder sur le sable? Telle est très vraisemblablement l’opinion de M. Mussolini qui estime que son rôle doit uniquement consister à travailler par tous les moyens à la grandeur de sa patrie. Pour lui, le machiavélisme n’est évidemment pas une fin en soi, c’est une méthode et une école de virilité. Le Duce n’ignore pas non plus les formules de Frédéric le Grand: «Quand changent nos intérêts, disait le roi philosophe, il faut changer avec eux. Vaut-il mieux que le peuple périsse ou que le souverain rompe son traité? Quel est l’imbécile qui balancerait pour résoudre cette question?» Pour le vainqueur de Rossbach, «le droit public n’était qu’un vain fantôme que les souverains étalaient dans leurs factums et dans leurs manifestes alors même qu’ils le violaient», et il estimait que «les différends ne se tranchaient pas avec du papier mais avec des opérations vigoureuses». M. Mussolini reprendrait volontiers à son compte ces affirmations du fameux Hohenzollern. Il ferait volontiers siennes les déclarations de l’ami de Voltaire: «Je ne me paie pas de mots, je veux avoir des actions, sans quoi je ne me remue pas plus qu’une pagode de Pékin dans sa niche», et «Je me f... des titres, pourvu que j’aie le pays». La politique, affirmait aussi Frédéric II, «consiste plutôt à profiter des événements favorables qu’à les préparer d’avance».

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L’axe Rome-Berlin.

Le dictateur italien n’ignore pas au moment oú il se décide à s’entendre avec l’Allemagne que le IIIᵉ Reich a repris à son compte, en s’en faisant gloire, les procédés du Roi-Sergent et de son fils et qu’il se réclame de leurs doctrines politiques comme de leurs procédés de gouvernement. Le Duce sait par conséquent qu’il trouvera à Berlin des hommes aussi cyniquement dépourvus de scrupules que lui-même et qui, eux aussi, entendent tout subordonner à ce qu’ils considèrent comme les intérêts vitaux de la nation allemande. Comment, dans ces conditions, M. Mussolini pouvait-il aborder le problème de la collaboration italo-allemande?

M. von Freytagh-Loringhoven s’élève dans son article contre la conception française d’après laquelle une alliance n’existe que si elle est définie dans un pacte. Et le juriste allemand fait remarquer que pourtant un accord écrit n’est l’expression formelle de relations réelles. Le rôle d’un traité est de constituer «un règlement d’application pratique», ce qui suppose par conséquent une communauté d’intentions et de points de vue qui, dans la mesure même oú elle existe, n’a pas besoin d’être fixée dans un texte.

Il n’est pas douteux que les considérations ainsi développées par l’auteur du Crépuscule des traités ne rencontrent la pleine approbation des dirigeants fascistes. A notre conception, en quelque sorte notariale des alliances, s’est substituée dans les pays totalitaires une notion de collaboration agissante, extrêmement différente de la pratique d’autrefois dont nous continuons encore à nous inspirer. Une convention sur le modèle du traité franco-russe d’avant-guerre ou de nos pactes actuels d’assistance mutuelle avec référence à la Société des nations est tout à fait aux antipodes de la pensée mussolinienne, comme aussi, semble-t-il, des idées directrices du chancelier Hitler. Le Duce se résoudrait sans nul doute difficilement à signer un papier précis et technique prévoyant toutes les hypothèses et constituant un engagement secret et impératif qu’il y aurait lieu d’exécuter le moment venu et qui pourrait rester lettre morte tant que l’éventualité prévue ne se serait pas produite. «Un seigneur prudent, affirme Machiavel, ne peut ni ne doit observer la foi quand une telle observance tourne contre lui et qu’ont disparu les raisons qui lui firent promettre... Et jamais ne manquèrent à un prince des raisons légitimes de colorer leur inobservation».

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Pourquoi donc s’engager inutilement, alors qu’on se rend compte de part et d’autre que si les circonstances en raison desquelles un traité d’alliance a été signé venaient à se modifier sensiblement, le texte perdrait ipso facto toute sa valeur? Il importe au contraire de créer un état de solidarité de fait qui soit tel que chacun des deux états se sente suffisamment soudé à l’autre au point que toute menace dirigée contre l’Allemagne atteigne automatiquement l’Italie dans ses intérêts vitaux et réciproquement. L’identité de l’idéologie des deux régimes facilite d’ailleurs grandement les choses. L’alliance italo-allemande n’a pas besoin de reposer sur un traité formel. Elle est fondée sur l’amitié des deux dictateurs qui ont décidé de poursuivre certains buts communs en collaboration, tout en gardant conscience, bien entendu, de leurs intérêts particuliers. Il est impossible et inutile de prévoir tous les cas oú l’accord devra jouer mais ce qui importe, c’est la volonté bien arrêtée de se soutenir diplomatiquement et militairement si cela devenait nécessaire. «Si cette volonté existe réellement, écrit M. von Freytagh-Loringhoven, l’accord se fera facilement, même en temps de guerre, sur l’importance et la nature de l’aide que les deux partenaires se fourniront mutuellement... Tel est l’accord germano-italien. Aucun traité ne l’enregistre; mais c’est de là justement qu’il tire son caractère et sa force».

On ne se fait, à Rome, aucune illusion sur les sentiments que le peuple allemand dans sa masse comme d’ailleurs certaines autorités du Reich telles que le baron von Neurath, ou même l’actuel ambassadeur à Roma, M. von Hassel, nourrissent à l’égard des Italiens et sur le peu de confiance qu’on accorde à leur valeur militaire. D’autre part, tout en éprouvant ici la plus grande considération pour la force allemande, les dirigeants fascistes se considèrent, bien à tort du reste, comme intellectuellement très supérieurs aux produits de la race germanique, «ces gens qui ignoraient encore l’écriture quand Rome avait César, Virgile et Auguste»6. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’aucun penchant naturel ne pousse les Italiens et les Allemands des uns vers les autres et que jusqu’à présent, les courants de sympathie unissant les deux nations étaient assez faibles.

Aussi, rien n’a-t-il été négligé pour assurer une meilleure compréhension réciproque. Tout a été mis en œuvre pour faciliter une interpénétration italo-allemande. Aux accords de travail ont succédé les innombrables visites des représentats de toutes les branches de l’activité italienne en Allemagne, l’industrie, le commerce; les intellectuels allemands ont visité l’Italie. Les démonstrations spectaculaires, les réceptions, les fêtes se succèdent. Comme je l’ai signalé, 30 000 travailleurs agricoles vont quitter temporairement le Royaume pour venir aider leurs camarades du Reich. On sait, d’autre part, que près de 20 000 colons allemands doivent s’installer en Afrique orientale. Il ne serait même pas impossible – bien que ce bruit ait été démenti officiellement – qu’à l’occasion de la visite du chancelier Hitler à Rome en mai prochain et de son séjour éventuel à Tripoli, l’Italie fasciste n’annonce au monde qu’elle cède en toute souveraineté à l’Allemagne le Djubaland que l’Angleterre lui a donné en 1924. Ceci, bien entendu, serait destiné à mettre, le cas échéant, la France et l’Angleterre en mauvaise posture par rapport aux revendications coloniales du Reich et servirait à orienter ce dernier vers l’Afrique car on craint, à Rome, que le gouvernement de Berlin ne se désintéresse au fond de cette question et ne concentre toute son attention sur l’Europe centrale. S’il le faut, ainsi que l’ambassade l’a indiqué dans sa dépêche n. 23 du 20 janvier 1938, on se résoudra à aborder aussi avec le Reich la question d’Autriche, en réclamant, bien entendu, des compensations. Le développement de la politique d’autarcie que les deux gouvernement cherchent à réaliser ensemble ne peut que contribuer au renforcement de la collaboration dans la paix de l’Allemagne et de l’Italie dont toute l’économie est, on le sait, organisée en vue de la guerre. Le Reich entendra vraisemblablement être payé, sous une forme ou sous une autre, des sacrifices qu’il consent à son alliée. Voilà, pour ne citer que quelques exemples particulièrement significatifs, une solidarité de fait singulièrement agissante et dans tous les domaines qui portera ses fruits. Nous la verrons, n’en doutons pas, se développer intensément dans les mois qui viennent et les deux pays ne se contenteront certainement pas d’harmoniser leur régime du travail ou leurs conceptions syndicalocorporatives!

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Il existe, bien entendu, des points de divergence évidents entre l’Italie et l’Allemagne – qui seraient d’ailleurs beaucoup plus sensibles si la communauté de régime ne créait des liens extrêmement puissants entre les deux gouvernements. Tout l’art consiste à les laisser artificiellement dans l’ombre-quitte à faire, le moment venu et pour pénibles qu’ils puissent être, les sacrifices nécessaires au maintien de l’alliance – en suscitant des points de collaboration et en les mettant immédiatement en pratique. L’arrangement polono-allemand de 1934, point de départ de toute l’évolution politique de la Pologne pilsudskienne, et grace auquel le fameux probleme du «Corridor» a été mis en sommeil pour des années, montre à quels résultats on peut parvenir dans cet ordre d’idées. Qu’il s’agisse de la lutte contre le communisme, de l’affaire espagnole, du torpillage de l’œuvre et du rôle de la Société des Nations, de la répartition de zones d’influence en Europe centrale, etc... on trouvera toujours – même en dépit de rivalités latentes – des affaires au sujet desquelles, puisqu’on en a la volonté, l’Italie et l’Allemagne pourront agir en suivant une ligne à peu près identique.

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Tout cela n’exclut pas, cela va de soi, des conversations d’ordre technique pouvant se traduire en un certain nombre d’accords précis et limités, de procès-verbaux définissant comment les deux pays pourraient s’entraider au cas oú certaines éventualités se produiraient. Mais cela n’implique aucun engagement définitif et précis et on peut évidemment se demander ce qui subsisterait rapidement de l’entente italo-allemande si les volontés des deux dictateurs cessaient d’être étroitement concordantes comme à présent. Il reste aussi à voir si une telle conception de la pratique des alliances entre états fascistes, qui dépasse de beaucoup la portée des ententes cordiales d’avant-guerre, ne finira pas par laisser, si elle se développe longtemps encore, aux maîtres absolus des nations totalitaires infiniment moins de liberté d’appréciation que n’en gardaient autrefois les hommes d’État libéraux, quand il s’agissait d’appliquer les stipulations d’un traité secret rédigé en bonne et due forme.

Le rapprochement franco-italien.

Quand on réfléchit aux conditions dans lesquelles s’est fait le rapprochement franco-italien, dont la durée devait être éphémère, on ne peut pas manquer d’être frappé de la manière de procéder de M. Mussolini. Les négociateurs italiens n’ayant pas obtenu de notre part, en ce qui concernait l’Éthiopie, la formule de désistement qu’ils souhaitaient, le chef du gouvernement donna l’ordre à ses experts de conclure néanmoins en se contentant de la phrase: «Le gouvernement français ne recherchera en Éthiopie la satisfaction d’autres intérêts que des intérêts économiques...» qui ne pouvait lui convenir, étant donné ses arrière-pensées. Nous savons en effet maintenant de la façon la plus indubitable par la publication du livre du maréchal de Bono «sur la préparation et les premières opérations» en Abyssinie que, dès 1933, M. Mussolini songeait à faire la guerre au Négus et qu’il était décidé à résoudre cette question avant la fin de 1936. Ainsi, le dictateur italien acceptait une rédaction qui, en elle-même, ne le garantissait nullement vis-à-vis de nous au cas oú il entendrait s’emparer de l’Éthiopie par la violence. Il y avait donc beaucoup d’imprudence, étant donné les redoutables inconnues d’alors et l’incertitude oú devait être l’Italie quant à notre attitude en cas de conflit, à attaquer comme elle l’a fait.

Mais M. Mussolini était convaincu que la France, au lendemain même des accords de Rome, ne serait pas moralement en mesure de s’opposer sérieusement à l’effort d’expansion tenté par l’Italie. Le Duce a spéculé sur le fait que nous hésiterions beaucoup à compromettre toute l’œuvre de rapprochement franco-italien et que par la force des choses nous serions amenés à tenter de jouer un rôle de médiateur entre la Grande-Bretagne et lui, ce qui faciliterait son action.

Le 30 décembre 1934 déjà, M. Mussolini avait établi personnellement «les directives et le plan d’action pour résoudre la question italo-abyssine». Il notait dans ce travail la nécessité de faire vite, car «le temps travaille contre nous». Quand le maréchal de Bono demande trois divisions pour octobre 1935, le chef du gouvernement lui répond le 8 mars qu’il lui en enverra dix. Et il ajoutait: «Egalement en vue d’éventuelles controverses internationales (Société des Nations, etc.), il est bon de hâter les événements».

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Le 18 mai, le Duce exprimait encore beaucoup plus nettement ses vues: «On a même parlé d’une “démarche”... J’ai fait comprendre qu’à aucun prix nous ne reviendrions en arrière... Grâce à la nomination de deux arbitres du côté italien, nous pourrons nous en tirer au prochain conseil de la Ligue des Nations, mais en septembre il faudra recommencer. Il peut se faire alors que nous soyons dans la nécessité de rompre avec Genève. C’est précisément en raison de cette éventualité qu’il est absolument indispensable de ne pas changer la date d’octobre que nous avons fixée pour le début des opérations éventuelles. Il est indispensable que pour cette époque, tu aies sur place les dix divisions métropolitaines au complet». Et il ajoutait: «Tu dois te pourvoir de vivres et de munitions au moins pour trois ans, bien que cela semble absurde étant donné que des conventions formelles existent au sujet du passage du canal de Suez en temps de paix et en temps de guerre, mais il faut prévoir des difficultés de passage. A la Chambre des Communes, on a même parlé de fermeture du canal. Il faut se préparer toujours aux éventualités les plus pessimistes et les plus difficiles».

Lorsque M. Eden déclara au chef du gouvernement, au cours de son séjour à Rome, en juin, que son pays ne saurait admettre les prétentions excessives de l’Italie, M. Mussolini, sans chercher à se justifier, se contenta de lui répondre: «J’ai prévu, dans mes calcus, une tension certaine avec l’Angleterre». Et il écrivait aussitôt au quadrumvir alors à Asmara: «Tu peux imaginer ma réponse» aux propositions britanniques, poursuivant: «L’attitude anglais nous a servi au lieu de nous nuire... L’attaque devra être écrasante dès le premier moment... Tu n’as donc que cent vingt pour te préparer». L’entente avec la France, bien que rien dans ses stipulations écrites ne permît au Duce de raisonner ainsi, lui paraissait nous avoir suffisamment compromis pour que la volonté du cabinet de Londres pût être contrecarrée et même paralysée dans une certaine mesure.

Lors de l’ouverture des hostilités, le chef du gouvernement répète encore: «L’essentiel est de faire vite et de taper dur» et, le 29 septembre, il télégraphie au maréchal de Bono: «Aucune déclaration de guerre. Devant la mobilisation générale que le Négus a déjà annoncée officiellement à Genève, il faut absolument en finir avec les hésitations. Je t’ordonne de commencer la marche à l’aube du 3, je dis le 3». Ainsi se sont, précipités, par la volonté du chef du gouvernement italien, les événements pendant la période, assez courte cependant, qui va de janvier 1935 à octobre de la même année.

Nous avons là un exemple typique des procédés de M. Mussolini. N’est-il pas à craindre qu’avec l’Allemagne il ne cherche, le cas échéant, à faire quelque chose qui rappelle en beaucoup plus grave ce qu’il a réussi en se basant sur les conséquences psychologiques des accords du 7 janvier 1935? On peut toujours redouter que, si les circonstances lui paraissent favorables, le Duce ne s’efforce d’entraîner le Reich à sa suite, bon gré mal gré, à la faveur de tout déplacement ou déséquilibre momentané de forces en Europe, sans avoir préalablement défini, de façon précise, les modalités de cette collaboration. Et peut-être n’hésiterait-il pas alors à appliquer à la destinée même de l’Italie cette formule qu’il a empruntée à Nietzsche et donnée comme mot d’ordre au fascisme: «Vivre dangereusement», ce qui signifie, déclarait-il, le 2 août 1924, au palais de Venise, «être prêts à tout, à tout sacrifice, à tout danger, à toute action, quand il s’agit de défendre la patrie et le fascisme».

Note


  1. Mussolini, La doctrine du fascisme 1932. ↩

  2. Discours de Trieste du 20 septembre 1920. ↩

  3. Mussolini, La doctrine du fascisme 1932. ↩

  4. Mussolini, discours au Sénat 28 mai 1926. ↩

  5. Machiavel, Le Prince. ↩

  6. Mussolini, discours de Bari du 7 septembre 1934. ↩